CHAPITRE XXI — LA RUSSIE : FERMETÉ, LUCIDITÉ, ET L’APRÈS-POUTINE
La Russie est à la fois une menace et un aiguillon. La guerre de Poutine et l’abandon de l’atlantisme par Trump ont fait, en trois ans, ce que trente ans de discours n’avaient pas obtenu : pousser l’Europe à prendre en charge sa propre défense. Notre doctrine tire trois fils que le débat oppose d’ordinaire : la fermeté envers le régime, la lucidité sur une puissance en déclin, et la main tendue au peuple russe et à l’après-Poutine. Nous disons non aux ressources fossiles qui financent la guerre, oui aux liens anciens entre les peuples -et nous ne confondons jamais le Kremlin avec la Russie, ni la menace d’un fou avec la majesté d’un géant.
Proposition 147 — Le régime, pas le peuple : fermeté au Kremlin, main tendue à la Russie
Ce qui existe. Depuis 2022, plusieurs centaines de milliers de Russes ont quitté leur pays au fil des vagues d’exil, parmi lesquels de nombreux actifs qualifiés, entrepreneurs, ingénieurs, chercheurs, journalistes et artistes. Le régime de Vladimir Poutine a choisi la guerre, la répression intérieure et la confrontation avec l’Europe ; cela ne transforme pas 140 millions de Russes en ennemis héréditaires.
Ce que l’on constate. Nous devons préparer l’après-Poutine sans fantasmer sa forme. Il peut être plus ouvert, tout aussi autoritaire ou conflictuel. La France doit donc maintenir deux lignes simultanées : fermeté maximale envers l’appareil de guerre et les responsables du régime ; liens culturels, scientifiques et humains avec ceux qui refusent cette trajectoire ou construisent autre chose.
Ce que nous ferons. Sanctions contre le régime, les réseaux d’influence, les actifs stratégiques et les responsables de la guerre ; accueil ciblé de chercheurs, entrepreneurs, journalistes et opposants sous contrôle de sécurité ; maintien de liens académiques, culturels et linguistiques avec la société russe lorsque le droit des sanctions le permet. Nous préparerons plusieurs scénarios de transition russe, pas un seul scénario libéral rêvé depuis Paris.
Pourquoi tout le monde y gagne. La Russie sera toujours là. Notre intérêt n’est ni de l’humilier éternellement ni d’oublier ce qu’elle a fait : c’est d’être prêts au jour où le régime changera, quel que soit le changement.
Les chiffres. Coût : faible à l’échelle de l’État, mais non nul — visas, sécurité, programmes scientifiques et protection. Concrètement : aucune complaisance avec le Kremlin ; aucune confusion entre un régime et un peuple.
Proposition 148 — La guerre hybride : défendre les réseaux, les élections et les têtes
Ce qui existe. En mars 2026, le Conseil de l’Union européenne a officiellement dénoncé les campagnes hybrides russes et de leurs proxies comme persistantes, coordonnées et de longue haleine, visant notamment sabotage, infrastructures critiques, cyber, manipulation de l’information, élections et instrumentalisation de la migration. L’Union a encore renforcé ses sanctions contre les réseaux d’influence russes en 2026.
Ce que l’on constate. La Russie dispose d’une armée, d’un arsenal nucléaire et d’une industrie de défense : la désinformation n’est pas « l’arme du faible ». C’est une arme asymétrique bon marché à rendement politique élevé, particulièrement efficace contre des démocraties ouvertes. Aux réseaux sociaux s’ajoutent cyberattaques, corruption, opérations clandestines, sabotage et menaces contre les infrastructures sous-marines qui transportent l’immense majorité — de l’ordre de 99 % — du trafic intercontinental de données.
Ce que nous ferons. Le volet technologique général est celui de la proposition 137 : cyber, espace, IA, JEDI. Ici, nous créons le volet démocratique et contre-ingérence : cellule permanente de réponse FIMI, protection électorale, coopération européenne du renseignement, sécurité des câbles et infrastructures, transparence du financement politique et médiatique, sanctions ciblées et exposition publique rapide des opérations attribuées avec suffisamment de certitude.
L’éducation aux médias et à la vérification de l’information sera intégrée à l’école et à la formation des agents publics concernés. Elle coûte de l’argent ; elle coûte beaucoup moins que de découvrir après une élection qu’une campagne hostile a structuré le débat public pendant des mois.
Les chiffres. Coût : renseignement, cyber et résilience démocratique, coordonnés avec la proposition 137 pour éviter tout double compte. Concrètement : protéger les serveurs ne suffit pas ; il faut aussi protéger la confiance.
Proposition 149 — Poutine, l’aiguillon : transformer le réarmement d’urgence en puissance durable
Ce qui existe. Depuis 2022, la guerre russe contre l’Ukraine a accéléré le réarmement européen, les stocks de munitions, la politique industrielle de défense et la coopération militaire. L’incertitude américaine et l’exigence nouvelle de partage du fardeau ont ajouté une deuxième urgence : l’Europe ne peut plus traiter la garantie américaine comme un automatisme éternel.
Ce que l’on constate. Pendant des décennies, les Européens ont maintenu des forces nationales mais ont vécu avec la conviction que la supériorité américaine réglerait la question ultime. Cette époque de confort stratégique est terminée.
Ce que nous ferons. La trajectoire française renvoie désormais à la proposition 54 et à l’actualisation 2026 de la LPM : +36 milliards d’euros de ressources nouvelles sur 2026-2030, à transformer en stocks, cadences, entraînement, drones, espace et disponibilité. Au niveau européen : achats communs, base industrielle, noyau stratégique avec le Royaume-Uni et effort conventionnel capable de durer sans improvisation américaine.
Pourquoi tout le monde y gagne. Poutine aura paradoxalement produit ce que des décennies de discours européens n’avaient pas obtenu : la fin de l’illusion qu’une puissance peut sous-traiter indéfiniment sa sécurité.
Les chiffres. Référence : trajectoire LPM actualisée 2026, sans répéter un ancien +23 Md€ désormais dépassé. Concrètement : l’urgence budgétaire devient capacité industrielle durable.
Proposition 150 — Sortir du fossile russe : ne plus financer la dépendance que nous combattons
Ce qui existe. Avant l’invasion de l’Ukraine, la Russie fournissait environ 45 % des importations européennes de gaz en 2021. Cette part est tombée à 19 % en 2024 puis autour de 12 % en 2025, les volumes passant d’environ 152 milliards de m³ à 36 milliards. L’Union a désormais arrêté une trajectoire de sortie : interdiction du GNL russe à partir de fin 2026, puis du gaz russe par gazoduc à l’automne 2027.
Ce que l’on constate. L’Europe a prouvé qu’elle pouvait réduire une dépendance jugée quelques années plus tôt presque impossible à défaire. Mais les achats résiduels continuent d’alimenter des recettes dont dépend le budget russe et sa capacité de guerre.
Ce que nous ferons. Respect intégral du calendrier européen et doctrine durable : aucune nouvelle dépendance structurelle au pétrole ou au gaz russe, même après un cessez-le-feu ou un changement politique à Moscou, tant que la sécurité énergétique européenne n’est pas garantie par diversification, production domestique et infrastructures. La politique énergétique du chapitre XI — nucléaire, réseaux, renouvelables utiles, efficacité et stockage — porte le coût de cette indépendance : aucune double comptabilisation.
Les chiffres. Gaz russe : 45 % des importations UE en 2021, 19 % en 2024, ~12 % en 2025. Calendrier : GNL fin 2026, pipeline automne 2027. Coût : réel mais intégré à la stratégie énergétique, jamais présenté comme nul. Concrètement : une paix future peut rouvrir un dialogue ; elle ne doit pas reconstruire notre dépendance.
Proposition 151 — La lucidité stratégique : une Russie plus dépendante de la Chine, pas une Russie disparue
Ce qui existe. La Russie n’a pas connu l’effondrement économique souvent annoncé. Après une croissance de guerre très forte en 2024, son économie a ralenti à environ 1 % en 2025 et se dirige en 2026 vers une croissance très faible, le FMI projetant autour de 1,1 % tandis que la Banque centrale russe a abaissé sa propre fourchette à 0–1 %. Le modèle tient, mais il se rapproche de la stagnation.
Ce que l’on constate. Le basculement géopolitique est ailleurs : la Russie est devenue beaucoup plus dépendante de la Chine. En 2025, la Chine représente environ 27 % des exportations russes et 36 % de ses importations selon l’Institut Gaïdar. Pékin est le premier partenaire commercial de Moscou et son premier client individuel pour plusieurs matières premières, même si l’Inde absorbe elle aussi une part massive du pétrole russe. À l’inverse, la Russie ne représente qu’une fraction beaucoup plus petite du commerce chinois.
Le commerce sino-russe repose largement sur le yuan et des circuits financiers adaptés aux sanctions ; des mécanismes de compensation ou de troc apparaissent ponctuellement, mais ne constituent pas le mode dominant.
Ce qui nous menace. Deux erreurs : croire la Russie sur le point de s’effondrer, ou continuer à la traiter comme une puissance autonome équivalente à la Chine. Elle conserve des capacités de premier rang en nucléaire, missiles, espace, cyber et armement ; elle dépend beaucoup davantage de l’Asie pour l’électronique avancée, certains équipements industriels et une partie de ses débouchés.
Ce que nous ferons. Notre stratégie cherchera à exploiter cette asymétrie : sanctions plus fines sur les technologies critiques, lutte contre les contournements, diplomatie avec Inde, Turquie, Asie centrale et partenaires du Golfe, et capacité à offrir à une Russie post-Poutine une relation européenne qui ne la condamne pas à une dépendance chinoise permanente.
Pourquoi tout le monde y gagne. Une Russie définitivement satellisée par Pékin n’est pas nécessairement dans l’intérêt stratégique européen. La contenir aujourd’hui et préparer une option européenne demain ne sont pas contradictoires.
Les chiffres. 2025 : Chine ≈27 % des exportations russes et ≈36 % des importations russes ; croissance russe ~1 %. Concrètement : pas de mot magique comme « vassal » pour remplacer l’analyse — on mesure l’asymétrie et on construit la stratégie autour d’elle.