Pour nos enfants — le programme intégral

QUATRIÈME PARTIE — DÉFENDRE ET RAYONNER

CHAPITRE XIX — L’EUROPE PUISSANCE

L’Europe a réussi le marché ; elle n’a jamais osé la puissance. Notre projet tient en une image : poser sur le marché unique à 27 ou plus, qui ne change pas, une surcouche de défense et de diplomatie entre les États qui veulent agir. Et le dire avec une honnêteté que le débat des nations européennes n’a jamais connue : nous ne promettrons rien que les traités interdisent mais nous construirons ce qu’ils permettent.

Proposition 134 — Le traité du noyau : ceux qui veulent défendre l’Europe avanceront ensemble

Ce qui existe. L’Union européenne peut décider ensemble sur beaucoup de sujets, mais l’unanimité reste un verrou majeur en politique étrangère et, plus encore, pour les décisions ayant des implications militaires ou de défense. Modifier ce cadre à vingt-sept exige une révision des traités ratifiée par tous les États membres selon leurs règles constitutionnelles.

Ce que l’on constate. Attendre que vingt-sept États partagent au même moment la même ambition stratégique revient à donner un droit de ralentissement permanent à ceux qui ne veulent pas avancer.

Ce que nous ferons. Proposer un traité intergouvernemental du noyau européen, complémentaire de l’Union européenne et de l’OTAN, ouvert aux États qui veulent aller plus loin sur défense, sécurité, industrie stratégique et diplomatie. Il ne décidera jamais au nom de l’UE et respectera le droit de l’Union ; il permettra à ses membres d’exercer ensemble les compétences qu’ils conservent nationalement.

France, Allemagne, Royaume-Uni, Pologne, Italie, Espagne, Benelux, pays nordiques et baltes constituent le vivier naturel ; un noyau fondateur plus restreint pourra commencer puis s’élargir.

Les chiffres. Gouvernance : structure de coordination légère utilisant autant que possible les administrations existantes ; pas de nouvelle bureaucratie de plusieurs milliers de personnes. Précédent : les Européens ont déjà utilisé des traités intergouvernementaux hors cadre UE, comme Schengen à l’origine ou le TSCG signé en mars 2012 puis entré en vigueur en janvier 2013. Concrètement : ceux qui veulent avancer le font, sans attendre que les autres soient prêts.

Proposition 135 — L’anti-blocage symétrique : la règle vaut aussi pour la France

Ce qui existe. L’article 7 de l’Union peut constater une violation grave et persistante de ses valeurs, mais la sanction ultime de suspension des droits de vote exige un niveau d’accord qui l’a rendue jusqu’ici inutilisable. D’autres sanctions européennes existent déjà — conditionnalité budgétaire, contentieux, gels de fonds — mais aucun État n’a perdu son droit de vote au titre de l’article 7.

Ce que nous ferons. Dans le traité du noyau, aucune capitale — Paris comprise — ne pourra bloquer seule les autres. Les mécanismes de suspension reposeront sur des critères juridiques précis : indépendance de la justice, élections libres, respect des libertés fondamentales, obligations du traité. Procédure contradictoire, majorité renforcée excluant l’État concerné et mécanisme d’arbitrage.

Pourquoi tout le monde y gagne. Une règle contre le blocage n’est crédible que si la France accepte qu’elle puisse s’appliquer à elle.

Les chiffres. Coût : institutionnel faible. Concrètement : pas de critère vague du type « culture muselée » ; des obligations mesurables, une procédure et un recours.

Proposition 136 — Le retour du Royaume-Uni : la maison commune d’abord, le déménagement ensuite

Ce qui existe. Le Royaume-Uni n’est plus membre de l’Union, mais reste l’une des premières puissances militaires européennes, une puissance nucléaire, un membre permanent du Conseil de sécurité et l’un des plus puissants appareils de renseignement du continent. Depuis le 19 mai 2025, l’UE et Londres disposent déjà d’un partenariat de sécurité et de défense. Le budget du Ministry of Defence est prévu à 68,3 milliards de livres en 2026-2027.

Ce que l’on constate. L’Europe stratégique sans Londres est plus faible ; Londres sans profondeur européenne l’est aussi. La question d’une réadhésion à l’UE reste britannique et politiquement incertaine. Nous n’avons pas besoin d’attendre ce débat.

Ce que nous ferons. Faire du Royaume-Uni un membre naturel du noyau intergouvernemental : défense, renseignement, cyber, nucléaire, industrie et diplomatie. Paris, Berlin et Londres formeront le triangle stratégique central, sans transformer le noyau en institution de l’UE ni préjuger d’une future réadhésion.

Les chiffres. Base : partenariat UE–UK depuis mai 2025 ; budget MoD £68,3 Md en 2026-27. Concrètement : réunifier l’Europe stratégique avant de résoudre l’Europe institutionnelle.

Proposition 137 — Acheter européen : définir l’Europe industrielle avant de lui donner la préférence

Ce qui existe. Depuis 2022, près de 80 % des investissements de défense des États membres ont été réalisés auprès de fournisseurs non européens selon la Commission. L’Union vise déjà 50 % d’achats de défense au sein de l’UE en 2030 et 60 % en 2035. En 2026, la préférence européenne progresse aussi dans la réforme de la commande publique civile.

Ce que l’on constate. Le mot « européen » ne veut rien dire si une voiture assemblée en Europe avec une chaîne de valeur répartie dans quatre-vingt-dix pays devient automatiquement « européenne ». Une préférence industrielle n’a de sens que si elle récompense le contrôle, la valeur ajoutée, la technologie et la capacité de production réellement localisés en Europe.

Ce qui nous menace. Acheter « européen » sur l’étiquette tout en finançant des chaînes dont la propriété intellectuelle, les composants critiques, la décision, le cloud, la maintenance ou la capacité de montée en cadence restent ailleurs. On déplace alors la dépendance sans la supprimer.

Ce que nous ferons. La préférence européenne reposera sur une définition industrielle stricte. Pour bénéficier des marchés publics stratégiques et des financements européens, une entreprise ou un produit devra satisfaire un faisceau de critères :

Le Royaume-Uni a vocation à faire partie de cet espace industriel stratégique parce que nous voulons précisément le rattacher au noyau européen ; la Suisse peut être associée dans les secteurs où sa base industrielle, scientifique et géographique appartient de fait au même écosystème. Cela ne transforme pas pour autant toute chaîne mondiale en produit « européen ».

Nous viserons d’abord 60 % de valeur ajoutée européenne comme seuil de référence dans les secteurs stratégiques, avec des critères spécifiques plus durs sur les composants sensibles — défense, énergie, calcul, semi-conducteurs, cybersécurité, santé critique. Le seuil sera adapté lorsqu’une filière européenne n’existe pas encore, mais avec une trajectoire contractuelle de relocalisation.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les assemblages opportunistes et le « made in Europe » sans substance industrielle. Y gagnent : les usines, ingénieurs, sous-traitants, investisseurs et contribuables européens.

Pourquoi tout le monde y gagne. Une préférence n’a de sens que si elle achète une capacité que nous pourrons encore utiliser le jour où une frontière ferme. L’Europe industrielle n’est pas l’adresse de la dernière vis ; c’est le lieu où résident la décision, la technologie, la valeur et la capacité de produire.

Les chiffres. Point de départ : près de 80 % des investissements de défense post-2022 réalisés auprès de fournisseurs hors UE selon la Commission. Cible : 60 % minimum de valeur ajoutée européenne comme référence stratégique, puis seuils sectoriels plus élevés lorsque l’offre européenne est mature. Coût : surcoût possible à court terme, assumé comme investissement industriel ; concurrence européenne organisée pour le réduire. Concrètement : préférence européenne stricte, pas préférence à l’étiquette.

Proposition 138 — La Chine : inverser le paradigme de la réciprocité

Ce qui existe. La Chine a utilisé pendant des décennies l’accès à son immense marché pour accélérer son rattrapage industriel : coentreprises imposées dans de nombreux secteurs, localisation, exigences de contenu local et transferts de technologie formels ou informels. Son droit s’est depuis ouvert sur plusieurs secteurs et l’obligation générale de joint-venture n’existe plus. Mais le résultat stratégique demeure : Pékin a appris à traiter l’accès à son marché comme un levier de puissance.

En 2025, l’Union européenne a importé 559,4 milliards d’euros de biens chinois et n’en a exporté que 199,6 milliards, soit un déficit de 359,8 milliards d’euros. Nous sommes donc dans une relation où l’Europe possède elle aussi un marché que la Chine ne peut pas ignorer.

Ce que l’on constate. Nous avons trop longtemps pensé la réciprocité comme une demande : « ouvrez davantage votre marché ». Nous devons désormais la penser comme une condition : vous voulez accéder au nôtre, vous investissez, produisez et transférez une partie de la technologie chez nous lorsque le secteur est stratégique.

ASML fournit un exemple inverse particulièrement éclairant. Les exportations vers la Chine sont aujourd’hui limitées aux générations de lithographie DUV autorisées ; aucun système EUV n’a jamais été livré à la Chine. Les premiers EUV de production ASML datent de 2013 et l’industrie occidentale entre déjà dans l’ère High-NA. La Chine achète donc, dans ce domaine, une technologie située environ une génération — de l’ordre d’une décennie — derrière la frontière accessible aux meilleurs clients occidentaux. Ce n’est pas une règle d’âge contractuelle des machines ; c’est un différentiel de génération technologique produit par les contrôles à l’exportation. Sources : ASML, historique EUV et règles d’export DUV/EUV ; gouvernement néerlandais ; déclarations ASML 2026.

Ce qui nous menace. Continuer à ouvrir sans contrepartie pendant que les technologies européennes servent à construire les concurrents qui détruisent ensuite nos propres capacités. La question n’est pas d’isoler la Chine ; c’est d’arrêter d’être le seul grand marché qui oublie qu’un accès vaut quelque chose.

Ce que nous ferons. Au niveau européen, les investissements chinois dans les secteurs stratégiques seront soumis à des conditions de réciprocité industrielle beaucoup plus fortes. Lorsque la Chine veut accéder à un actif, un marché public, une aide publique, une licence stratégique ou un secteur protégé, l’Europe pourra exiger :

Cette doctrine devra être construite au niveau de l’Union, parce que la politique commerciale et une grande partie des instruments d’investissement sont européens. Lorsqu’une obligation directe de transfert technologique se heurte aux règles internationales existantes, nous utiliserons les leviers qui sont juridiquement maîtrisables — marchés publics, aides, licences, filtrage des investissements, accès aux infrastructures et réglementation sectorielle — et nous négocierons la modification des accords nécessaires. Le principe politique, lui, ne change pas : l’accès au marché européen n’est plus gratuit.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les stratégies d’acquisition de technologie sans implantation durable. Y gagnent : industrie européenne, chercheurs, salariés et entreprises chinoises prêtes à devenir de vrais investisseurs industriels en Europe.

Pourquoi tout le monde y gagne. La Chine n’a jamais confondu commerce et naïveté. Nous non plus. La réciprocité n’est pas la fermeture : c’est la négociation entre puissances.

Les chiffres. Commerce 2025 : 559,4 Md€ importés de Chine, 199,6 Md€ exportés, déficit 359,8 Md€. Coût : aucun coût budgétaire automatique ; risque de représailles commerciales à gérer collectivement. Concrètement : nous cessons de demander à la Chine de pratiquer seule la réciprocité ; nous l’imposons aussi à l’entrée de notre marché.

Proposition 139 — L’argent de l’Europe : la vérité des comptes, le retour par les projets

Ce qui existe. Chaque année, la France contribue au budget européen et reçoit des crédits européens par la PAC, la cohésion, la recherche, l’investissement et d’autres programmes. Son solde net varie selon l’année, la méthode de calcul et l’inclusion ou non d’instruments comme NextGenerationEU.

Ce que l’on constate. Réduire l’Europe à « combien nous versons moins combien nous recevons » est comptablement séduisant et économiquement incomplet. Le bénéfice du marché unique, de la monnaie, des chaînes industrielles et de la puissance commerciale commune est beaucoup plus large, même si les estimations de ce gain varient fortement.

Ce que nous ferons. Publier chaque année un compte européen français lisible : contribution, retours, programmes, investissements et méthode de calcul. Puis utiliser notre poids politique pour réorienter davantage le budget européen vers défense, énergie, technologies, infrastructures, recherche et souveraineté.

Nous ne prétendrons pas « flécher unilatéralement notre cotisation » : une contribution obligatoire alimente le budget commun. Le combat se mène lors du cadre financier, des programmes et des nouvelles ressources propres.

Les chiffres. Solde net : publié chaque année avec méthode et périmètre, pas figé à un chiffre de campagne. Ressources propres : carbone aux frontières, droits de douane et autres ressources européennes peuvent financer davantage de biens communs. Concrètement : la transparence sur ce que coûte l’Europe, et la bataille politique sur ce qu’elle finance.

Proposition 140 — EU Inc. : adopter le 28e régime, empêcher sa dilution, l’étendre

Ce qui existe. Le 18 mars 2026, la Commission européenne a présenté EU Inc., son projet de 28e régime optionnel pour les entreprises. La proposition prévoit notamment création et gouvernance numériques, registre harmonisé, principe « once only », mécanismes communs pour les stock-options et simplification de certaines procédures transfrontalières.

Ce que l’on constate. Une idée longtemps défendue dans les rapports européens est donc devenue une proposition législative réelle. Mais EU Inc. ne crée pas encore un droit fiscal, social et du travail unique pour tout le continent : la résidence fiscale, la protection sociale et une grande partie du droit du travail restent nationales.

Ce que nous ferons. Faire de l’adoption rapide d’EU Inc. une priorité française, empêcher qu’il soit vidé de sa substance dans la négociation, puis porter un deuxième étage : mobilité des salariés, stock-options, insolvabilité, investissement et fiscalité transfrontalière, là où la fragmentation reste un frein.

Pourquoi tout le monde y gagne. Une startup européenne doit pouvoir grandir sur un marché continental sans recréer vingt-sept fois sa structure juridique.

Les chiffres. Coût budgétaire : limité mais non nul — registres, systèmes d’information, supervision. Concrètement : ne plus promettre un 28e régime théorique ; faire adopter celui qui existe et l’étendre.

Proposition 141 — La règle d’or productive : donner de l’air au CAPEX, jamais maquiller la dette

Ce qui existe. Le nouveau cadre budgétaire européen repose sur des trajectoires de dépenses nettes et permet déjà certaines flexibilités lorsque les États réalisent des réformes et investissements structurants. L’Union a également accepté une flexibilité temporaire particulière pour la montée des dépenses de défense. Ces dépenses restent évidemment comptabilisées dans le déficit et la dette : c’est la trajectoire réglementaire qui est assouplie, pas la comptabilité nationale qui disparaît.

Ce que l’on constate. L’Europe traite encore trop souvent un milliard dépensé pour faire fonctionner une administration et un milliard investi dans un actif productif comme deux contraintes budgétaires presque équivalentes. Or un réacteur, une ligne électrique, un supercalculateur, une usine quantique ou une infrastructure militaire créent une capacité qui survivra à l’exercice budgétaire.

Ce qui nous menace. Des États qui coupent l’investissement lorsque leurs finances se tendent, puis paient dix ans plus tard le prix du sous-investissement : énergie importée, infrastructures saturées, technologies achetées ailleurs et souveraineté perdue.

Ce que nous ferons. Porter au niveau européen une règle d’or productive donnant une flexibilité spécifique dans la trajectoire de dépenses nettes à une liste fermée de CAPEX stratégiques. Ces dépenses continueront d’apparaître intégralement dans la dette et le déficit comptables ; elles bénéficieront seulement d’une trajectoire d’ajustement différente lorsque leur rendement économique et stratégique est documenté.

La liste sera stricte :

Ne seront pas éligibles :

Chaque projet devra avoir un coût complet, une durée, un actif créé, des jalons et une évaluation indépendante. La flexibilité sera temporaire, plafonnée et dotée d’une clause d’extinction. L’European Fiscal Board et les institutions budgétaires nationales existantes seront utilisés avant de créer une nouvelle bureaucratie.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : ceux qui maquilleraient de l’OPEX en investissement pour échapper aux règles. Y gagnent : les pays qui investissent réellement dans la capacité productive européenne.

Pourquoi tout le monde y gagne. CAPEX n’est pas synonyme de dépense vertueuse. Mais refuser de distinguer un actif qui produit pendant soixante ans d’une dépense consommée dans l’année est également une absurdité économique. On ne cache pas la dette ; on juge mieux ce qu’elle finance.

Les chiffres. Comptabilité : aucune dépense n’est sortie artificiellement du déficit ou de la dette. Avantage : flexibilité dans la trajectoire européenne pour une liste fermée de CAPEX certifiés. Verrous : plafond, durée, audit, jalons, actif identifiable et clause d’extinction. Concrètement : nucléaire, infrastructures, calcul, quantique, deeptech, biotech, deftech, spatial et cyber — oui ; fonctionnement maquillé — jamais.

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